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Oeufs cocotte aux chanterelles, mouillettes au Beaufort

Dimanche, en me baladant en forêt, je suis tombée par hasard sur une dizaine de chanterelles à tubes, nichées sur un tapis de mousses. Quelle surprise d’en trouver en plein mois de janvier ! La Craterellus tubiformis prospère surtout en période de froid. Dans le Berry et la Sologne, c’est en novembre et décembre que la saison bat son plein. Visiblement, il arrive qu’elle pousse en cette période, comme en atteste cet article.

Me voilà donc avec ma petite poignée de chanterelles, heureuse à l’idée d’en ramasser d’autres ! Car elles poussent toujours en colonies. En m’avançant au coeur d’une parcelle d’épicéas, recouverte d’un épais manteau de sphaigne, j’ai effectivement trouvé d’autres spécimens. Certains avec un beau chapeau ouvert comme un gramophone aux bords ondulés, d’autres en forme de boutons de culotte (c’est le stade jeune, mais je ne les ai pas ramassés pour les laisser grandir un peu). La récolte n’était pas énorme (400 g), mais j’avais de quoi réaliser une petite recette sympa…Côté cueillette, vous ne couperez pas les pieds à la base, mais les déterrerez doucement et remettrez de la mousse ou des feuilles à l’endroit du prélèvement, pour préserver le mycélium (réseau racinaire blanc, produisant des “fruits”, à savoir des champignons). Il peut arriver que le pied jaune et tubulaire soit gorgé d’eau et s’arrache tout seul. Tant pis, mais appliquez-vous tout de même lors du ramassage. Bien déterrer le pied est un principe élémentaire de reconnaissance d’un champignon (sa forme peut être déterminante entre un spécimen médiocre ou toxique).

Avant de parler cuisine, j’aimerais vous livrer une anecdote utile au sujet des chanterelles. Une année, je me trouvais au marché de la hall aux blés à Bourges, face à un étal de champignons. Le marchand, un vieux bonhomme tout fin au regard malicieux, tentait de me vendre ses chanterelles (à 15 € le kilo). Je lui demande, l’air de rien : “Vous les avez trouvées où vos chanterelles ?”. Lui :”Bah, en forêt pardi, en Sologne, vers Nancay.” Moi : “Ah oui, bien sûr… mais sous quel type d’arbre ? Je suis curieuse n’est-ce pas. ” Lui, souriant mais un peu agacé tout de même : “C’est sûr, vous en posez des questions ! Je les trouve toujours sous les chênes et les châtaigniers“… Bip, mauvaise réponse ! Je le regarde gentiment et lui rétorque : “Les chanterelles ne poussent pas sous les feuillus, mais spécifiquement sous les résineux… Vos chanterelles sont roumaines ou polonaises, n’est-ce pas ?“, avec le sourire. Lui, un peu déconfit et tentant de se défendre : “Pas du tout, c’est un ami qui me les a ramenées de Rungis !“. Quand vous vous retrouverez face à une cagette de chanterelles au marché, sans étiquetage indiquant provenance, pensez à cette petite histoire et interrogez le vendeur, c’est toujours très intéressant.

De retour à la maison, je me suis demandée comment j’allais cuisiner ces chanterelles. J’ouvre le frigo, pas grand chose à part des oeufs, de la crème fraîche et du Beaufort. L’idée des oeufs cocotte s’est naturellement imposée à moi, mais l’ajout d’oignons, je le dois à une certaine Sandrine, abonnée à ma page Facebook (après avoir posté la photo des mains de l’homme-ours remplies de chanterelles). J’avais justement acheté la veille une petite botte d’oignons nouveaux et pensais plutôt la mettre dans une faisselle. J’aurais pu les faire cuire, mais je me suis dit que leur saveur verte et piquante apporterait un peu de fraîcheur aux oeufs cocotte.

Il n’y a encore pas si longtemps de cela, je me demandais ce que je pouvais faire de l’eau de végétation rendue par les champignons à la cuisson. Doit-on la garder (pour faire quoi), la jeter ou la laisser s’évaporer ? Sur le net, je trouvais de tout et n’importe quoi. Comme je rédigeais un article sur le sujet pour un magazine, je suis allée à la source, j’ai appelé un chef dont la réputation de sa cuisine est associée au champignon : Régis Marcon. Il n’était pas disponible lors de mon appel, mais son fils Jacques, oui. Très sympa. Il m’a expliqué que l’on garde l’eau de végétation des champignons, riche en arôme, pour la réutiliser dans les soupes, sauces, bouillons, risottos, à l’exception des champignons toxiques crus, mais comestibles cuits, comme l’amanite rougissante (on jette l’eau ou on la laisse s’évaporer).

Autre chose importante, en fonction des saisons ou du degré d’hygrométrie, les champignons peuvent être secs et ne pas rendre d’eau. Il convient alors de les faire cuire avec un fond de bouillon de légumes. C’est une méthode surtout applicable aux champignons nécessitant une cuisson longue (pour devenir comestibles), comme la morille et la russule charbonnière (minimum 15 minutes).

Après avoir poêlé mes chanterelles à sec 3 ou 4 minutes dans une grande sauteuse, je les ai égouttées et récupéré leur eau délicieusement parfumée. Pour donner encore plus de goût à mes mouillettes de pain d’épeautre, je les ai trempées rapidement dans le jus de chanterelles, puis, je les ai saupoudrées de Beaufort. Dix minutes au four. Un résultat sublime. Du pain croustillant, caramélisé grâce à un fromage des Alpages fruité, et l’arôme intense des champignons. Ces mouillettes ont parfaitement accompagné mes oeufs cocotte. Dernier conseil, découpez votre petit bout de pain en 3 ou 4 morceaux et laissez-les s’imbiber du jaune d’oeuf, de la crème et du Beaufort fondu… C’est un régal !

Ingrédients pour 4 personnes
400 g de chanterelles – 20 g de beurre – une bonne pincée de sel – 8 tranches de pain de campagne découpées en bâtonnets – 120 g de Beaufort râpé – 2 petits oignons nouveaux – 4 oeufs -100 g de crème fraîche – poivre noir fraîchement broyé
Temps de préparation : 40 minutes
Niveau : facile
Coût : économique

1. Retirez le pied terreux des champignons. Essuyez-les avec un torchon humide ou un pinceau. Si les chanterelles sont vraiment terreuses, plongez-les 3 secondes dans une bassine d’eau, secouez-les et retirez-les immédiatement. Laissez égoutter sur un torchon épais. 

2. Faites chauffer une sauteuse à sec (sans ajout de matière grasse) et à feu modéré. Ajoutez les chanterelles. Laissez cuire 3 ou 4 minutes, jusqu’à ce qu’elles rendent leur eau de végétation. Récupérez ce jus en disposant une passoire au-dessus d’un saladier. Refaites chauffer la poêle, avec le beurre cette fois-ci. Quand il est noisette, ajoutez les chanterelles pré-cuites et poursuivez la cuisson pendant 5 minutes, jusqu’à ce qu’elles soient légèrement dorées. Salez et mélangez.

3. Préchauffez le grill du four. Trempez chaque mouillette rapidement dans le jus de chanterelles et disposez-les sur une plaque. Saupoudrez de Beaufort râpé (environ 60 g) et enfournez jusqu’à ce que le fromage devienne doré. Décollez-les de la plaque et lancez votre four à 180 °C.

4. Lavez les oignons nouveaux et émincez-les finement.

5. Dans 4 ramequins assez grands (Pyrex pour moi), disposez au fond la moitié des chanterelles et des oignons nouveaux. Cassez un oeuf au-dessus de chaque ramequin. Répartissez la crème fraîche, le Beaufort, les chanterelles et les oignons restants.

6. Enfournez les oeufs cocotte pendant 15 minutes. A la sortie du four, saupoudrez de poivre noir. Servez avec les mouillettes.

Salade de mâche et de pousses de tamier, oeufs mollets frits

Encore une recette qui respire le printemps ! Je vous le dis souvent, la nature est un garde-manger que vous devriez explorer… Tenez par exemple, dans cette salade de saison, j’y ai ajouté des responchons (prononcez respountchous), vous connaissez ? Ce sont des jeunes pousses de tamier très prisées par les Aveyronnais et les Tarnais. Mais pas seulement ! Partout en France, en avril-mai, les amateurs de cuisine sauvage les ramassent et les cuisinent en guise d’asperges sauvages… Mais le sont-elles vraiment ?

Si l’on se base sur la classification botanique admise, les jeunes pousses de tamier (famille des Dioscoréacées, comme l’ignamene sont pas considérées comme des asperges sauvages (Asparagus acutifolius, famille des Liliacées, genre Asparagacées), puisqu’elles ne font pas partie du même clan (l’une est une liane, l’autre est une plante herbacée). Camille du blog Le Manger a d’ailleurs consacré un billet très intéressant sur les asperges sauvages, en direct des collines de Nice (vous y découvrez plein d’autres articles passionnants !).

Je vous l’accorde, à vue de nez, l’asperge sauvage et la pousse de tamier se ressemblent. Nommer cette dernière “asperge” ne serait pas vraiment faux au plan linguistique. Les botaniques s’accordent en effet pour qualifier d’asperges, toute jeune pousse sauvage se préparant comme des asperges “classiques”. On estime ici que le nom vernaculaire de la plante vient plus de son usage (culinaire donc) que de ses caractéristiques botaniques. Mais on peut aller plus loin dans cette analyse si l’on se penche sur l’étymologie du mot “asperge”.

Il vient du latin asparagus formé du verbe aspergere, signifiant arroser. Pourquoi ce rapprochement ? Parce que les pousses de certaines plantes, en sortant de terre, forment un jet (rejet). D’emblée, il nous vient alors à l’esprit l’expression “asperger quelqu’un” ! Dans l’extrait de ce livre consacré au vieux françois et au latin, on y apprend qu’autrefois, l’aspergès était le nom donné au petit robinet qui alimentait le bénitier. Asperge, eau… je ne peux m’empêcher de penser également aux vertus diurétiques de la plante !

Galien confirme également que les grecs appelaient asperge “toute forme de jet tendre”. Sont classées dans cette catégorie fourre-tout les asperges sauvages donc, mais aussi les pousses de tamier, d’ornithogale des Pyrénées (ou asperges des bois, les mêmes que sur la couverture de l’Appel gourmand de la forêt !), de fragon, de houblon… Alors le responchon est-il une asperge ? Non au plan botanique, oui au plan culinaire et linguistique ! Quant à son surnom d’herbe aux femmes battues, c’est dû aux propriétés anti-ecchymotiques (contre les ecchymoses) et analgésiques (contre la douleur) de sa racine noire. D’ailleurs en anglais, la plante se nomme blackeye root, racine d’œil au beurre noir !

Avant d’aborder la partie popotte, identifions ce végétal. Comme je vous le disais plus haut, c’est une liane vivace. Elle pousse depuis le sol et se fixe sur une autre plante ou le rameaux d’un arbuste, en s’entortillant autour, un peu comme le liseron. Naturellement, elle prospère dans les haies champêtres et buissonnantes composées d’aubépineéglantierprunellierfusainnoisetierbourdaine… Autre clé d’identification, ce sont ses feuilles en forme de coeur, vert clair, glabres (lisses), luisantes, veinées et sa tige principale, lisse comme un lacet de cuir. Parfois, on la confond avec la salsepareille (la plante des schtroumpfs !), qui comporte également des feuilles cordiformes, mais une tige épineuse. Elle ne pousse qu’en Charentes et dans le sud, contrairement au tamier qui nous intéresse ici, présent sur toute la France. Sa période de cueillette se situe d’avril à mai selon les régions et dès que les jeunes pousses deviennent trop coriaces (elles doivent être très tendres et se briser facilement sous les doigts), il convient de ne pas les cueillir (la plante devient alors toxique). Plus tard, la liane formera des fruits globuleux rouges (très toxiques), dont la présentation en guirlande attire l’œil en automne (période durant laquelle on peut bien repérer les spots à tamier).

Comme je vous le disais, le responchon est une véritable institution dans le Sud, plus particulièrement dans le Tarn où il est d’usage d’arpenter les bartas (haies buissonnantes en occitan) courant avril. Dans le petit village de Cordes-sur-Ciel (l’un des plus beaux villages de France), on y organise chaque année une fête durant laquelle se déroule un concours des meilleures recettes de responchons (pris très au sérieux !). Avec un tel engouement, on se dit que cette asperge sauvage doit être sacrément bonne… Amateur d’amertume, par ici s’il vous plaît ! La pousse de tamier ne se laisse pas dompter aussi facilement et beaucoup de dégustateurs lui reprochent ses notes amères. Si vous aimez l’endive, le pissenlit, l’olive, le navet, le poivron vert et la gentiane, cette plante est faite pour vous. Si non, faites-moi confiance, voici quelques astuces pour l’apprêter, la cuisiner, voire la sublimer.

Aussitôt cueillie, aussitôt cuisinée. La pousse de tamier, conservée quelques jours dans le bas du frigo aura tendance à concentrer son amertume. Il est donc essentiel de réaliser la cueillette et la recette le même jour, voire le lendemain, pas au-delà. Si on en goûte un morceau cru (attention, un tout petit bout, car elle est considérée toxique à ce stade), elle est douce et légèrement sucrée. Une fois cuite, elle devient comestible mais révèle donc une amertume, plus ou moins prononcée, surtout si on l’abandonne longtemps dans la casserole.

Le tour de main consiste en effet à la cuire à l’eau bouillante salée très peu de temps (1 minute 30), pour qu’elle reste al dente, et en plusieurs fois (3 fois 30 secondes, en changeant l’eau à chaque fois). Les différentes techniques pour limiter ce petit défaut vont bon train sur le net (il y a beaucoup de copier-coller sans vraiment avoir réalisé de tests). On lit ici et là qu’il faut les cuire dans du lait, du vinaigre ou du bicarbonate de soude. J’ai testé et je n’ai pas trouvé de différence honnêtement ! Si des amateurs de responchons ont d’autres astuces, je suis preneuse !

Ensuite, il faut l’associer à d’autres ingrédients, pour qu’ensemble ils forment une partition gourmande qui stimule harmonieusement toutes les papilles. L’assiette de salade que je vous propose ici vous fera ressentir tous les goûts connus et perceptibles de la bouche. De l’amertume et du salé avec les pousses de tamier, de l’acidité et du sucre, avec le vinaigre balsamique (à réduire dans une poêle s’il est jeune), de la douceur avec la mâche, l’huile de noisette et l’œuf coulant, nappant la langue d’une onde “beurrée”. Les croûtons de pain, imbibés de vinaigrette mais encore croustillants, font travailler un peu plus les mâchoires, permettant ainsi aux papilles de faire une pause. Cette recette introspective stimule les sens pour un plaisir gustatif immédiat. C’est une expérience assez singulière qui j’espère vous tentera !

Les pousses de tamier peuvent se consommer plus simplement avec une bonne vinaigretteet des tranches de pain de campagne grillées si vous n’avez pas le temps de préparer les autres ingrédients, comme les œufs mollets frits (recette piquée à Cyril Lignac, grand amateur de responchons !). Dans une salade de pommes de terre avec plein d’échalotes ou une omelette (ajoutez-les au dernier moment), c’est pas mal non plus. Quoiqu’il en soit, évitez de les servir avec une huile d’olive trop fruitée, de la roquette ou tout autre produit connu pour être légèrement amère. Une fois de plus, pensez “équilibre des saveurs”, mais si vous êtes un fin gourmet, vous saurez vous en sortir comme un chef !

Ingrédients pour 4 personnes
100 g de pousses de tamier – sel – un saladier plein de mâche (200 g) – 5 œufs – 1 bol de glaçon – 60 g de farine (au choix) – 100 g de chapelure (ou 4 petits pains suédois mixés) – 50 g de beurre clarifié (ghee indien pour moi) – 4 tranches de pain de campagne détaillées en cubes – une petite poignée de graines germées de radis – 70 ml d’huile de noisette – 70 ml de vinaigre balsamique – poivre noir du moulin.
Temps de préparation : 45 minutes
Niveau : moyen
Coût : économique

1. Rincez les pousses de tamier. Disposez un saladier d’eau fraîche dans l’évier. 

2. Portez trois casseroles d’eau salée à ébullition. Ébouillantez les pousses de tamier durant 30 secondes dans la première casserole, égouttez-les et rafraîchissez-les dans le saladier d’eau. Procédez de la même façon encore deux fois, sans dépasser les 30 secondes de cuisson (soit 1 minute 30 au total) dans les autres casseroles. Disposez les pousses sur du papier absorbant.

3. Lavez la mâche. 

4. Préparez un saladier d’eau fraîche et versez-y les glaçons. Faites cuire 4 œufs pendant 5 minutes (pas plus), égouttez-les, puis plongez-les dans le saladier en les cassant directement et légèrement un à un. Retirez leur coquille, puis laissez-les dans le bain d’eau froide.

5. Coupez le pain de campagne en cubes et toastez-les au four quelques minutes.

6. Préparez la vinaigrette dans un saladier en émulsionnant l’huile de noisette, le vinaigre balsamique, sel et poivre noir. Ajoutez les pousses de tamier, la mâche, les croûtons et les graines germées.

7. Fouettez l’œuf restant dans un bol. Disposez la farine et la chapelure dans deux autres bols. Roulez chaque œufs dans la farine, puis l’œuf battu, puis la chapelure. Faites fondre le beurre clarifié dans une petite poêle creuse et ajoutez deux œufs panés. Poêle inclinée vers vous, laissez-les dorer pendant 2/3 minutes en les arrosant continuellement de beurre chaud. Procédez de la même façon avec les deux autres œufs.

8. Mélangez la salade et répartissez-la dans quatre assiettes. Ajoutez les œufs frits et servez sans attendre.